L’autre dans l’œuvre de fiction
Dans une construction dramatique, la relation à l’autre est un processus dynamique d’effacement, de dissolution de soi dans une totalité de deux êtres autrefois distincts. Dans l’espace et le temps du drame, la relation à l’autre est beaucoup plus qu’un échange. Elle est un processus dialectique, c’est-à-dire progressif, au cours duquel l’âme se dissout pour devenir autre. Toutefois, la relation libère l’individu, elle le vide de soi-même proposait Simone Veil afin qu’il puisse recevoir toute la vérité de l’autre. Dans un cadre dramatique, la relation devient ouverture ; elle est un horizon nouveau, souvent déséquilibré.
Julie (en 12 chapitres) de Joachim Trier sur un scénario de Joachim Trier et Eskil Vogt (2021)
Dès le prologue, Julie connaît une nécessaire remise en question. Elle se met à assumer ses aspirations et ses insatisfactions. C’est une préparation de sa future relation avec Aksel. Sans cette ouverture sur elle-même, la relation serait condamnée par manque d’authenticité. Mais s’agit-il vraiment d’une condamnation ? Car, après tout, redéfinir ses priorités est un signe de maturation de l’individu. Partager ses propres aspirations avec un être qui ne saurait les connaître renforce la sincérité d’une relation. Être à l’écoute de l’autre dans une relation n’est pas destructeur. Cependant, ce à quoi chacun aspire peut créer des tensions non pas par incompréhension, plutôt parce que la différence est indépassable.
Alors intervient la conciliation. C’est un mouvement dialectique habituel dans une relation : de la négation de l’autre, on aboutit à une espèce de compromis qui renforce la relation en sincérité et en sens. Redéfinir ses priorités, c’est accepter ses doutes et ses incertitudes ou, dit autrement, s’admettre vulnérable. Une force naît de cette honnêteté envers soi-même qui anime à l’unisson deux cœurs.
Et il nous faut un déséquilibre. Alors qu’Askel semble s’être accompli, Julie essaie encore de se comprendre. La fiction consiste à fonder les choses sur des situations conflictuelles. Ne nous méprenons pas néanmoins : vouloir donner du sens à sa vie est une thématique non une loi nécessaire de l’écriture dramatique d’un personnage. Ici, ce qui compte, c’est la présence trop marquée de l’un en contraste avec le manque de l’autre.
C’est la raison de leur relation. Car la stabilité d’un Aksel, aussi rassurante qu’elle puisse paraître, est un enfermement pour Julie qui a tant besoin d’aller à la rencontre d’elle-même, chose qui ne lui est possible que si elle assume sa liberté, ce qui représente un risque pour leur relation.
Dans une relation, il existe trois arcs possibles d’évolution : ceux de chacun des personnages impliqués dans la relation et celui de la relation elle-même. Ainsi, nous observons et participons d’ailleurs à l’évolution personnelle de Julie en parallèle de l’évolution de sa relation avec Aksel. Ainsi, dans la relation, il figure des indices que nous interpréterons comme autant d’étapes du changement chez Julie.
Ce qu’on nous démontre aussi, c’est que, quelle que soit la qualité de la relation, elle sera toujours une source d’incompréhension. Il y a des limites dans une relation et quelle que soit la force de notre volonté, nous ne saurions les transgresser. Nous n’en sommes pas capables. Alors, par dépit probablement, nous feignons de les ignorer. Du moins, jusqu’au moment où nous acceptons que la relation ne peut nous être pleinement satisfaisante et que nous devons y renoncer.
C’est ce renoncement que connaît Julie. Est-ce le lot de toutes nos relations humaines ? Peut-être. Julie se perd d’abord dans sa relation avec Aksel parce qu’elle se convainc qu’elle peut s’y trouver. Quant à Aksel, il projette sur Julie son imaginaire de figures féminines telles qu’il les conçoit dans ses bandes dessinées. Il tombe amoureux d’une image sans connaître qui elle recouvre.
Bien que ce soit un peu inconfortable pour Julie, elle accepte d’abord ce regard. Mais plus elle mûrit, plus elle se découvre, l’étroitesse du regard d’Aksel l’étouffe. Il se crée ainsi une dissonance dans leur relation : Julie veut rompre cette projection alors qu’Askel résiste à abandonner l’image qu’il a de Julie et se refuse à voir qui elle devient réellement. Aksel est dans le passé, dans la nostalgie alors que Julie est dans le devenir. Aimer sans se perdre, sans se dissoudre dans l’autre, voilà le défi.
Passages de Ira Sachs sur un scénario de Mauricio Zacharias, Ira Sachs et Arlette Langmann
Le désir comme geste politique, voilà ce que nous propose les auteurs. Un triangle amoureux est passionnant à décrire mais ici, la parole des auteurs interroge comment le désir, l’amour peuvent s’exprimer dans un monde qui, apparemment du moins, a dépassé ses normes mais reste, malgré tout, profondément codé, conventionnel. Tomas, bisexuel, et qui l’assume totalement, choisit d’aimer une femme alors qu’il est déjà marié à Martin.
On nous demande si cela est une trahison envers Martin ou bien, si, par ce choix, Tomas exprime sa liberté avec une approche qui n’est pas purement égoïste ou peut-être capricieuse ? Ou bien encore, est-ce une régression ?
Le double contexte (LGBT et triangle amoureux) participe de plein droit au thème identitaire d’un homme qui se cherche à travers une double relation. En fait, c’est de violence affective dont on nous parle. Les individus narcissiques ont l’habitude de manipuler autrui pour obtenir ce qu’ils veulent ou se valoriser dans le regard que les autres portent sur eux. Cette manipulation se réalise en provoquant de la culpabilité ou un chantage affectif ; l’intention consiste à dévaloriser l’autre afin que, par contrecoup, se reporte sur soi un regard valorisant. Sur le plan émotionnel, c’est assez violent car l’autre peut se sentir ignoré et négligé, voire blessé.
Il serait vain d’espérer une quelconque réciprocité chez le narcissique, car seuls comptent ses besoins et ses désirs. Et cela est très dommageable dans une relation. Mais ici, nous ne sommes pas dans la caricature. Au contraire, nous avons affaire à un mimétisme psychologique très reconnaissable. Le récit nous montre comment un homme a su s’émanciper dans une relation autrefois considérée honteuse et, par son comportement, détruit tout ce qu’il a conquis.
Un thème aussi éculé qu’un triangle amoureux se doit d’être revisité. Nous avons le classique de l’homme tiraillé entre deux amours mais, ici, nous n’avons pas d’un côté un être trompé qui accepte passivement son destin et une tentatrice qui ravage une relation apparemment bien établie. Chacun des personnages est un être entier avec ses blessures, ses désirs et surtout une ambiguïté qui les pousse inexorablement vers la solitude.
Ce récit nous parle de l’amour qui ne consiste pas seulement à se donner dans l’acte d’aimer. Malgré ce qu’il nous donne à voir de lui, Tomas est un être vulnérable. Il force Martin à accepter qu’il puisse aimer deux personnes mais sans rien perdre pour lui-même. Alors sa relation avec Agathe commence à prendre une forme d’effacement de sa personnalité : il se détache de lui-même pour répondre aux attentes d’Agathe. Il fait des efforts sincères, mais il se sent obligé. C’est comme s’il s’imposait des barreaux dont Agathe serait le gardien.
Dans un triangle amoureux, il y a une forme interne : l’abandon. Martin ne veut pas d’une rupture nette. Certes, elle est inexorable, mais elle doit se sédimenter avant de se produire. Comme il aime toujours Tomas, il essaie la conciliation. Très vite, pourtant, il reconnaît qu’il ne peut lui imposer de revenir vers lui. Ne croyons pas, parce que Martin et Tomas font une dernière fois l’amour, qu’ils sont réconciliés. Cet acte, pour Martin, est l’ultime geste d’abandon. Il donne à Tomas ce qu’il veut et il sait bien que dans le don de son corps, il n’y a aucun retour.
Et puis il y a ce paradoxe de la double identité chez Tomas. Tomas existe au monde entre deux imaginaires, entre deux rêves. C’est tout simplement impossible. Tomas ne coïncide jamais avec lui-même. Bien-sûr, Tomas est toujours en train de jouer (sauf quand il prend conscience qu’il doit se rapprocher d’Agathe), il serait inutile, cependant, de penser que son être et son paraître ne s’accordent pas, ce serait trop réducteur.
Tomas est dans la fuite : il cherche chez Agathe ce qu’il ne trouve pas chez Martin et réciproquement. Pour parvenir à ses fins, il se positionne dans des rôles : l’artiste, l’amant, l’être profondément aimant, l’homme libre, mais aucune de ces images n’est vraiment lui. Il ne se contient en aucune d’elles, il est toujours fragmenté, toujours en manque. La seule destination de ce personnage est le vide.
Aftersun de Charlotte Wells sur un scénario d’elle-même (2022)
Une étude de la relation filiale tel que présente dans Aftersun permet d’ouvrir des horizons narratifs sur les sentiments qui deviennent autres au fil du temps entre un père et sa fille. Les attentes changent, la compréhension autrefois mutuelle se distancie.
La mémoire nous rend accessible cette dynamique familiale mais à travers un biais cognitif. En effet, les souvenirs de Sophie sont sélectifs ou, du moins, perçus sous un angle qui diffère de la réalité de l’événement réellement vécu.
Maintenant Sophie se souvient. Elle se remémore des souvenirs d’enfance, tous reconstruits, car la mémoire est essentiellement subjective modelée à la fois par le temps et, comme le suggère Sartre, en néantisant les alentours pour ne retenir que l’affect. C’est-à-dire que la réminiscence est marquée d’émotion et que la reconstruction se fait sur celle-ci. On ne se souvient que de ce qui nous touche et on en fabrique des images.
On dit souvent que la présence persiste même dans l’absence. Charlotte Wells remet en question cette affirmation. Sophie essaie de retrouver ce père par la présence des souvenirs, mais en même temps, l’image de lui ne s’estompe-t-elle pas dans l’esprit de Sophie ? Dans le même mouvement que son enfance se dissout dans le souvenir d’un père, un souvenir qu’elle interroge.