Qu’entends-je par Prologue dramatique ? Posons qu’il s’agit de faits qui se sont produits avant le début du scénario proprement dit, et cependant, nous en subissons les effets dans l’action actuelle. C’est comme si nous mettions en scène des événements antérieurs qui influencent et même qui donnent à la situation actuelle une raison à son existence.
C’est un dispositif dramatique et même plus précisément scénique : il fonde une tension qui ne demande qu’à s’éployer plus tard dans l’intrigue ; il crée chez le lecteur/spectateur une attente et sans cette attente, nous aurions du mal à conserver son attention pour des révélations à venir et dont il est déjà affamé.
Michael Haneke
Je commence par Haneke (une préférence tout à fait arbitraire). En 2009, Haneke nous offre Le Ruban blanc. Ce récit s’ouvre sur un accident étrange aux dires mêmes du narrateur : le médecin du village chute violemment de son cheval après que sa monture a buté sur un fil tendu à hauteur des jambes.
Ce que veut ce prologue est de mettre en place deux sentiments : mystère et suspicion. Et notre attente se nourrit de la question dramatique de ce moment : qui en est le responsable ? Sous le regard de Haneke, c’est une illustration possible des dérives d’une éducation autoritaire qui inaugure son discours à venir sur la montée du totalitarisme. Donc ce prologue nous introduit à une atmosphère assez étouffante (aidée en cela par la voix du narrateur, un peu comme au théâtre) et plante à sa façon la véritable question du mal latent à laquelle Haneke souhaite répondre.
Violence encore dans La Pianiste (2001). Erika rentre chez elle et est immédiatement accablée par les reproches de sa mère. En réponse, Erika fait preuve, elle aussi, de violence, mais physique en opposition aux mots blessants de la mère. Le propos de Haneke est de décrire une dynamique possible de pouvoir et de contrôle, le second étant l’expression du premier.
Ce qui est intéressant dans ce prologue, c’est qu’il dit le conflit au cœur du récit : la relation compliquée entre une mère et sa fille. Il annonce aussi le parcours que suivra Erika entre violence et refoulement. Et le lecteur/spectateur n’est pas relégué à la simple attitude de l’observateur : nous ressentons déjà un malaise et il s’entretient tout au long de l’intrigue par notre reconnaissance du vécu d’Erika. Ainsi, le prologue se devait de nous introduire à cette singulière relation entre une mère et sa fille.
Quant à Caché (2005), le prologue suffit à nous plonger dans l’incertitude et Haneke sait comment engendrer en nous un malaise. Ce plan qui ouvre le récit et qui nous apparaît figé, malgré quelques mouvements, lorsque nous prenons conscience de sa nature, l’inquiétude naît. Il n’y a pas d’explication à ce plan ; nous découvrirons cependant au fil de l’intrigue qu’il a tout à voir avec la mémoire.
Sergio Leone dans Il était une fois en Amérique (1984) ouvre son récit par une poursuite. Il ne se contente pas seulement de cette chasse, il fragmente cette ouverture avec des plans du passé, sans explication pour autant. Leone pose son filet et nous attrape dans ses rets aussitôt. Et Jean-Pierre Melville dans L’Armée des Ombres (1969) sous couvert d’un document, nous introduit déjà à la menace et à l’oppression qui pèsent sur les résistants français.