OPACITÉ

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L’artisan potier se fond totalement dans son œuvre. C’est à une communion spirituelle avec la matière à laquelle tu nous invites, toi, l’artisan potier, qui façonne de tes mains l’argile informe pour lui donner sens. Dans ton atelier, il y a toute ton histoire et ton expérience. Esthétique ou utile, tu transformes un matériau brut qui est là, dans le monde, sans qu’il sache pourquoi il existe et tu en fais un objet créé de la main de l’homme.

Deux corps s’affrontent : la matière qui ne fait qu’un avec le tour du potier et les mains de l’artisan qui s’abreuvent de la sensation. L’apposition ancestrale des mains sur l’argile est en effet un acte de communion avec la nature.
Mais penses-tu vraiment cet acte ? Ce qu’il y a dans ton esprit et ce qui naît sous tes doigts ne coïncident pas. L’objet qui se forme n’est pas totalement à l’image de ta création. La sensation, expérience immédiate, c’est ton corps qui se souvient. La mémoire imprime au corps un geste qui a été appris ou reçu par héritage. Bien-sûr, tu sais ce que tu veux faire, tu ne cesses de comparer ton idée. Mais ce qui se réalise sous ta main échappe déjà à ton idée. Tantôt l’argile résiste, tantôt elle se laisse trop facilement manipuler. Un souvenir traverse ta conscience et voilà que ta main hésite.

Il y a dans l’œuvre achevée et parce qu’elle est complète et se fige dans l’espace et le temps, une distance entre la volonté de la créatrice ou du créateur et l’objet. Ils ont créé, mais cette création ne leur appartient déjà plus. L’agir appartient au corps, non à l’âme. Dans ce que je crée, il y a une part de moi-même que je ne reconnais pas et même si je la reconnais, je ne suis pas convaincu de l’avoir vraiment voulu. Qui m’a parlé ainsi en moi ?

Rien ne se laisse totalement apercevoir. La nouvelle existence de la poterie, mon existence même, se couvrent d’une opacité qui ne les rend jamais complètement accessibles. Toi, et moi, autrice, auteur, lecteur/spectateur, sommes faits de désirs, d’impulsions, de manques, de gestes intériorisés (comme je l’ai dit, appris ou hérités) qui ne se donnent jamais tels quels à notre conscience.
Nos actes, nos créations, notre parole ne sont pas toujours réfléchis et donc spontanés. Il m’arrive, tout à moi comme à toi, de réagir instinctivement. On ignore autant les motivations que les conséquences. Peut-être est-ce par habitude ou bien parce qu’une émotion nous a conditionné à répondre sans accorder de temps à la réflexion.

Nous avons des idées. Mais sait-on seulement d’où elles viennent. Et lorsque nous les manifestons, avons-nous vraiment conscience de ce qu’elles produiront une fois jetées dans le monde ? Nos comportements ont toujours une part d’ombre. La transparence de la conscience est une illusion. L’être de la conscience, c’est-à-dire qu’elle existe puisqu’elle a un être, nous ne saurions totalement le maîtriser : en vérité, ceux qui le prétendent se trompent.

Moteur de la fiction

Ce serait une erreur de concevoir un personnage figé dans des traits bien définis aux intentions et aux décisions prévisibles. Bien-sûr, une représentation est une espèce de mimesis psychologique. Je m’explique : il nous arrive d’adopter inconsciemment les comportements et les pensées et même les émotions d’une autre personne. Il suffit que nous nous retrouvions dans une situation d’interactions propice ou que nous recopions un modèle qui nous a quelque peu touché.
Ce n’est pas une mauvaise chose en soi et cela peut produire une compréhension et une empathie. Concernant l’élaboration d’un personnage, celui-ci peut apparaître si réel qu’il existe indépendamment de son créateur ou de sa créatrice. Ainsi, Emma Bovary s’impose avec une telle force, une telle autorité qu’on en oublie qu’elle n’est qu’un personnage d’une fiction. Alors, lecteur/spectateur, tu confonds dans ton esprit ou plutôt, tu transcendes un être de fiction en un être psychologique autonome. Tu en oublies même sa fonction dans l’intrigue.

Mais qu’est-ce qui leur donne cette vie autre que cette part d’ombre que le personnage ne comprend pas complètement lui-même et que nous reconnaissons chez nous aussi. Et quand cette opacité se mêle à ce qu’il fait, il s’étonne et parfois s’effraie.

La vérité d’un personnage n’est pas dans ce qu’il dit de lui-même à travers ses paroles, son corps, ses postures et attitudes, ses mimiques mêmes, et qui sont souvent des mensonges, mais plutôt dans le non-dit qu’il ne saurait exprimer ou articuler. Donc, laissons de la place aux gestes involontaires, aux silences qui ne s’expliquent pas, à des réactions surprenantes, afin que nous sentions l’existence de ce personnage, c’est-à-dire ce qu’il ne saurait articuler autrement. Un personnage est un être clair et opaque.

Herman J. Mankiewicz dans Mank (2020) de David Fincher ne nous est pas donné seulement comme un scénariste brillant, mais aussi comme une énigme, à commencer par lui-même. Il écrit un chef-d’œuvre et il saborde sa propre vie. Et le retour sur lui-même ne lui est d’aucun secours. Alors, il ironise sur sa situation, sur sa souffrance, tandis que cet humour cache qu’il a effectivement une conscience de son état. Cette lucidité le fait d’autant plus souffrir, car il ne l’ignore pas, il cherche seulement à en adoucir l’acidité.

Comprendre que notre existence est opaque vis-à-vis de la conscience, c’est accepter qu’il y a plus en nous que nous sommes enclins à le croire. Ce que Fincher nous montre de Mankiewicz, c’est cette opacité : elle est au cœur du récit.

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