Un espace scénique ne se contente pas d’être là sans influencer le récit. Nous disposons de différents espaces lorsque nous souhaitons qu’ils limitent les mouvements de nos personnages. Le huis clos est l’un de ceux-là. Il s’agit ni plus ni moins d’un enfermement. Mon personnage désire-t-il s’en échapper ? L’intrigue ne lui permet pas. Et c’est d’autant plus dramatique que ce huis clos joue avec les relations, ce qui nous facilite les situations conflictuelles qui s’adressent d’abord à notre lecteur/spectateur. En quelque sorte, cet espace nous débarrasse de notre intention envers le lecteur/spectateur, car il se suffit à lui-même. En effet, c’est dans la nature du huis clos de provoquer en nous un malaise.
Dans The Thing (1982) de John Carpenter et Bill Lancaster, le huis clos est parfait. Aucun des personnages ne peut s’en échapper, y compris la créature. Mais pourquoi le huis clos ? Parce que les personnages ne peuvent compter que sur eux. Et qu’est-ce que cela nous apporte en tant que scénariste ? Nous rendons visible une intériorité qui se manifeste parfois si difficilement.
Si nous voulions donner un sens au huis clos, nous dirions qu’il contraint les personnages à être face à eux-mêmes et aux autres. Dans le huis clos, les issues sont fermées et elles le sont surtout émotionnellement. Privé de l’extérieur, le personnage s’en remet à son monde intérieur, éminemment subjectif. Et dans ce lieu intervient l’intersubjectivité, non seulement entre les personnages, mais aussi entre l’auteur, l’autrice et le lecteur/spectateur.
Dans The Thing, le huis clos rend tangible la paranoïa, les peurs, la fragilité des personnages et leur noirceur aussi. Le huis clos est le moyen de la tension lorsque les masques cessent de dissimuler les non-dits et que nous interprétions, en tant que lecteur/spectateur, ce que peut signifier chaque action. Alors l’autrice et l’auteur s’en remettent au huis clos. Cela fonctionne même au niveau de la scène : dans la série Bodyguard (2018), après l’attentat manqué contre Julia, celle-ci est placée sous haute surveillance avec David dans la chambre voisine. Ces deux chambres constituent un parfait huis clos pour que ces deux amants soient totalement isolés alors que l’extérieur est totalement anéanti.
Ce qui compte dans cet amour pas tout à fait naissant est l’intimité du huis clos qui s’oppose à la vie publique de Julia. Ici, son masque tombe et révèle sa fragilité. Les dilemmes et les mécanismes de défense apparaissent clairement dans le huis clos. Le lecteur/spectateur aussi les reçoit ; il les interprétera probablement selon son propre vécu, mais cette façon singulière qu’il a de voir les choses ne relève pas de la responsabilité de l’autrice et de l’auteur qui peuvent au mieux espérer que la scène touche le plus grand nombre. Malgré l’individu, avouons que nous avons des choses en commun.
Vous pourriez m’objecter que j’emploie le mot huis clos avec une étendue qu’il ne paraît pas signifier. En fait, j’essaie de dépasser ce qu’il connote lorsqu’un espace tout intérieur protège aussi de l’extérieur.
L’isolement est autant un concept déterminant du huis clos. Dans Shining (1980) de Stanley Kubrick, la folie de Jack s’exprime sans entrave dans le huis clos de l’hôtel. Dès que nous avons besoin de montrer la vulnérabilité de nos personnages, le huis clos devient le lieu du concept. L’architecture en devient elle-même l’obstacle qui crée le huis clos. L’espace urbain est aussi un labyrinthe dans Le Troisième Homme (1949) de Carol Reed. La Vienne d’après-guerre est une ville divisée et en ruines dans laquelle les intrigues et les mystères s’éploient dans un dédale de rues étroites et de bâtiments délabrés.
L’atmosphère de suspense et de paranoïa émerge naturellement du lieu.