Une blessure émotionnelle est bien plus qu’un souvenir désagréable : c’est un moment traumatisant du passé qui génère une peur si profonde qu’elle modifie le comportement et les croyances d’une personne, souvent de manière négative et malsaine.
Les blessures sont quelque chose que nous partageons tous, car la vie peut être un douloureux professeur.
Un passé douloureux
Pourquoi est-il nécessaire de doter les personnages quels qu’ils soient et quelle que soit leur fonction dans le récit d’un douloureux passé ? Parce que cela leur confère une vitalité qui nous les rend crédibles et donc possibles.
Souvent, cette blessure personnelle est partagée avec les lecteurs et les lectrices, car il est essentiel que le personnage la surmonte pour aller de l’avant et atteindre l’objectif qu’il s’est fixé tout en accomplissant la transformation intime de sa personnalité ou de son point de vue sur le monde & sur lui-même.
Mais un simple résumé de ce qu’il s’est passé ne peut convaincre et créer un lien empathique. C’est une écriture plombée et sans vie qui peut peut-être générer un peu de sympathie envers le personnage mais point d’empathie (et cette identification est essentielle).
Les blessures émotionnelles sont particulièrement complexes et en montrer les séquelles demande beaucoup de travail. Mais l’utilisation de l’exposition dans une activité qui ne la concerne pas porte atteinte à la règle d’or : le lecteur/spectateur vient sur la page pour y vivre quelque chose de significatif. Quelle que soit la quantité d’effort nécessaire pour offrir cette expérience, c’est ce que les autrices et les auteurs devraient essayer de donner.
Montrer l’impact du passé sur la psyché d’un personnage se fait mieux par l’action, car après un événement blessant, le comportement change, parfois radicalement. Un personnage confiant et sûr de lui qui est victime d’une violente agression dans sa propre maison peut devenir méfiant, paranoïaque et blasé à l’égard du monde en général.
Il peut être obsédé par la sécurité, se sentir anxieux lorsqu’il est seul à la maison et refuser de sortir parce qu’il pense que s’il est vulnérable chez lui, une autre attaque peut se produire n’importe où. Son état d’esprit passe de la poursuite de ses rêves et de la réalisation de ses désirs à la motivation par la peur et à agir pour s’assurer que cet événement douloureux, ou un autre du même genre, ne se reproduira pas.
Paradoxalement, un tel personnage limite sa liberté en voulant la protéger. Du même coup, cependant, cela justifie le changement qu’il doit entreprendre pour recouvrer une totale liberté et cette dynamique est décrite selon la courbe de son arc dramatique.
Un mécanisme de défense
L’arc dramatique est initialisé par un mécanisme de défense, c’est-à-dire en montrant un comportement néfaste que ce mécanisme met systématiquement en œuvre. Ce sont des comportements qui seront facilement identifiés par le lecteur/spectateur parce qu’ils sont profondément ancrés dans la psyché humaine comme une espèce de mémoire collective.
En effet, lorsque nous apercevons les circonstances possibles d’un nouvel événement rappelant celles d’un événement traumatisant ou lorsqu’un événement différent soulève des émotions ou des sentiments semblables à ceux éprouvés lors d’un événement traumatisant, nous nous en protégeons.
Dans le monde réel, les mécanismes de défense sont des stratégies psychologiques que les individus emploient inconsciemment pour se protéger de pensées, de sentiments ou de souvenirs pénibles. Ces mécanismes de défense permettent à l’esprit de faire face et de gérer des expériences bouleversantes, envahissantes ou menaçantes. Ils opèrent à un niveau inconscient et visent à réduire l’anxiété ou l’inconfort psychologique. En recourant à ces mécanismes, les individus peuvent maintenir un certain équilibre émotionnel et protéger leur estime de soi.
Ce comportement qui éloigne l’individu de lui-même et qui doit recouvrer son intégrité ou échouer (c’est ce que son arc dramatique démontrera) peut être un déni, c’est-à-dire de refuser de reconnaître ou d’accepter la réalité d’un événement traumatisant ou les émotions qui y sont associées. Le personnage refuse d’admettre que l’événement blessant s’est produit. Il peut commencer par le nier verbalement, mais si la pression augmente, il deviendra plus agité. En fonction de sa personnalité, son comportement peut évoluer vers l’agression ou la violence dans le but d’empêcher les autres d’aborder un sujet qui l’effraie. Il se désengage et s’enfuit ou devient conflictuel.
Cette attitude peut apporter un soulagement temporaire aux pensées ou aux sentiments pénibles.
Le refoulement consiste à rejeter des souvenirs, des émotions ou des pensées pénibles dans l’inconscient, ce qui les rend moins accessibles à la conscience.
Il est possible aussi de réorienter des émotions ou des impulsions de leur source d’origine vers une cible moins menaçante. Par exemple, une personne frustrée dans son travail peut se défouler sur son conjoint ou ses enfants.
On peut aussi faire intervenir la raison dans ce processus en créant des explications logiques ou plausibles afin de justifier ou d’excuser son comportement, ses pensées ou ses émotions. Cela permet d’atténuer la culpabilité ou le malaise. On essaie de se convaincre soi-même et les autres que ce qu’il s’est passé n’est pas si sérieux. La victime peut également rationaliser le comportement de l’agresseur. C’est le cas lorsqu’une personne maltraitée par son petit ami cherche des excuses à ce dernier : Il n’est comme ça que lorsqu’il boit ou j’aurais dû l’appeler pour lui dire que j’allais être en retard.
L’avantage de ce mécanisme est qu’il rend l’incident douloureux évident. Ensuite, lorsque le personnage commence à essayer de le normaliser, les lecteurs et les lectrices constateront sa réaction malsaine et reconnaîtront qu’elle altère son psychisme d’une manière alarmante.
La projection permet d’attribuer ses propres pensées, sentiments ou impulsions inacceptables à d’autres personnes ce qui évite d’assumer la responsabilité d’un comportement et surtout d’en prendre conscience. Autrui, après tout, est un autre moi, un alter ego.
La sublimation est un processus de transformation de pulsions réprouvées en valeurs socialement reconnues qui canalise des émotions ou des impulsions potentiellement nuisibles ou socialement inacceptables vers des exutoires socialement plus acceptables. Par exemple, une personne peut canaliser son agressivité dans des activités sportives ou artistiques.
Revenir à des schémas de comportement antérieurs, plus infantiles, en réponse au stress ou à la détresse, c’est-à-dire lors d’une espèce de régression, peut apporter un soulagement temporaire en cherchant du réconfort dans des moyens familiers et moins exigeants de faire face à une situation.
Nous n’en sommes pas conscients
Lorsque le lecteur/spectateur observe le personnage utiliser de façon répétée l’une de ces techniques de protection, il comprend comment il a été déclenché et même s’il en ignore encore le pourquoi, il devine que la circonstance peut renvoyer à un événement douloureux du passé.
Un trouble de la personnalité histrionique par exemple est souvent considéré comme un comportement indésirable visant à attirer l’attention, mais il s’agit en fait d’une manière extrême d’exprimer des désirs ou de libérer des émotions que la personne est incapable de communiquer d’une manière saine. On pique une crise parce qu’on ne sait pas comment exprimer ce qu’on ressent et la colère est alors une contre-réaction. Ou bien une femme qui vit une relation avec un partenaire dominateur peut désirer désespérément retrouver le contrôle, mais ne se sent pas à l’aise pour le demander. Ainsi, lorsqu’elle se sent particulièrement opprimée, elle vole des choses – des choses dont elle n’a même pas besoin mais qu’elle se sent obligée de consommer.
La dissociation est un état où l’on se sent déconnecté de son corps, de ses émotions ou du monde en général. Cette séparation est un moyen de se protéger des sentiments indésirables ou des déclencheurs associés à un événement blessant. Dans les cas les plus graves, la personne se trouve dans un état constant de dissociation, vivant dans un rejet permanent de ce qui est réel.
La perte de mémoire est également une forme de dissociation ; si votre personnage ne peut se rappeler certaines périodes du passé, cela peut signifier qu’il se protège d’un souvenir ou d’un événement douloureux.
Révéler les séquelles de l’incident douloureux par le biais du comportement permet de les montrer petit à petit tout en soulignant le poids étouffant de la blessure. Au fur et à mesure que le récit progresse, les peurs, les évitements, les mécanismes de défense et les autres réactions du personnage renforceront la conviction du lecteur/spectateur qu’il ne s’agit pas simplement d’un événement isolé, mais d’un moment passé débilitant qui continue de hanter le personnage des années plus tard, jusqu’à aujourd’hui.
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